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Quelques mois avant la publication de son premier roman, Chocolates for breakfast, Pamela Moore utilise l’à-valoir sur ses droits d’auteur pour se rendre en France en paquebot, via l’Angleterre.

Bon nombre des articles concernant la sortie de son livre la présentent comme « la réponse américaine à Françoise Sagan », dont le roman Bonjour Tristesse, publié deux ans auparavant, en 1954, est devenu un best-seller international. Pamela Moore a dix-huit ans – le même âge que Sagan. Ce qui n’échappe pas au New York Times : « Il n’y a pas si longtemps, on aurait trouvé choquant de voir des jeunes filles lire les livres que dorénavant elles écrivent. »

Dans son roman, Pamela Moore raconte le passage à l’âge adulte d’une jeune fille évoluant dans l’univers protégé, privilégié et débauché des pensions chics, des bals de débutantes, des parents divorcés, des étudiants alcooliques des universités de l’Ivy League et des acteurs sous-employés. Certaines scènes ont pour cadre le Garden of Allah de Hollywood, le Plaza Hotel et le Stork Club de Manhattan.

 pamela-edouard-desembarquentDe gauche à droite : Pamela Moore en trench-coat et lunettes noires sur une jetée ; une voiture sur un ferry ; un navire de guerre. (Archives Jonas Mekas)

Sur le bateau, Pamela, dix-huit ans, rencontre Édouard de Laurot, qui en a trente-quatre. Réalisateur de films, écrivain politiquement engagé et cofondateur avec Jonas et Adolfas Mekas du magazine Film Culture, c’est un Polonais naturalisé français. Il collaborera au film Guns of the Trees de Jonas Mekas et dirigera bientôt Sunday Junction, un long métrage condamnant la passion de l’Amérique pour les voitures et la prolifération des autoroutes, des centres commerciaux et des stations-services.

edl-jm-am-rockstars De gauche à droite : Jonas Mekas, Adolfas Mekas, Édouard de Laurot.

Après avoir débarqué en Angleterre, Pamela écrit à Édouard qu’elle arrivera en France plus tôt que prévu. Elle a le sentiment qu’il lui a ouvert les yeux et n’a de cesse que de poursuivre leur conversation.

Aucune des missives d’Édouard à Pamela n’a survécu. La plupart de ses lettres à Mekas comprenaient la mention « à détruire après lecture », et on peut imaginer que Pamela, plus scrupuleuse que d’autres, ait obéi à ces instructions. Pourtant, assez curieusement, une lettre de 1956 dans laquelle Laurot annonce aux frères Mekas qu’il vient de faire la connaissance de Pamela Moore comporte un avertissement inhabituel : Gardez mes lettres. Il se pourrait qu’un jour certains détails soient importants.

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Lettre d’Edourd de Laurot aux  frères Mekas, 9 juin, 1956:

À bord, il y avait quelques personnes qui en valaient la peine ; parmi elles, la Françoise Sagan américaine (en plus intense), une fille de dix-huit ans dont le premier livre est sur le point de paraître et qui voyage sur l’argent de son à-valoir. Nos idées l’ont intéressée, puis captivée, et je suis presque sûr que son prochain livre (dont nous avons esquissé les grandes lignes ensemble) portera des traces tangibles de nos rencontres.

Lettre de Pamela Moore à Edourd de Laurot, 14 juin, 1956:

Comme vous l’avez suggéré, j’ai acquis de meilleures connaissances de base et donc peut-être que la prochaine fois que je vous verrai, je serais plus au courant – dans ce sens, au moins… Vous serez soulagé d’apprendre que je n’ai pas consolidé mes « convictions anglo-saxonnes » (de toute façon, si on veut chicaner, elles sont d’origine celtique), cette société n’ayant pas réussi à avoir de l’influence sur moi. Le peu de sujets que j’ai évoqués avec vous compteront, je le sais, beaucoup plus à mes yeux. Cette considération, ajoutée à l’envie que j’ai de vous revoir et à l’exode général des gens de l’édition qui partent en vacances à partir de la semaine prochaine, m’a décidée à avancer mon arrivée en France. Je pars pour l’Irlande le week-end prochain et arriverai à Paris le 30 juillet. L’American Express essaie de prolonger ma réservation à l’hôtel Duminy. Etant donné que l’idée de modifier mes plans m’est venue sur le bateau, qu’elle m’a été confirmée par ce que j’ai découvert ou non, elle découle en fait de ma rencontre avec vous. 

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Où se trouve-t-elle ? Que fait-elle ? Avec qui est-elle ? Au cours des deux années suivantes, alors que les ventes de son livre augmentent aux États-Unis et en Europe, la presse publie toutes sortes de spéculations sur Pamela Moore.

Lors d’entretiens occasionnels, elle se prononce sur la culture américaine telle qu’elle la perçoit de son nouveau point de vue européen. Aux États-Unis, le public a envie de connaître le nom de ses petits amis et ses habitudes alimentaires, alors qu’à Paris, comme elle le constate, les gens se montrent curieux de ses opinions politiques et métaphysiques.

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La rubrique de Dorothy Kilgallen ici publiée dans le News-Herald daté du 26 décembre 1956, régulièrement reprise dans plusieurs journaux américains.

Dorothy Kilgallen, très connue pour sa rubrique de potins, signale sa « présence » à plusieurs reprises : Pamela Moore en trench-coat et lunettes noires, repérée dans un café ou se dépêchant dans la rue… Dorothy Kilgallen est une amie proche d’Isabel, la mère de Pamela, elle-même écrivain et éditrice pour la revue Photoplay. Dans Chocolates for Breakfast, Pamela s’est inspirée d’elle pour le personnage de Sondra, mère de Courtney et actrice en perte de vitesse.

La nouvelle édition

Au cours de la semaine qui suit leur rencontre sur le bateau, Pamela et Édouard ébauchent le plan de son second roman intitulé Prophets without Honor, mais qui ne sera jamais publié. Très vite, ils commencent aussi à travailler ensemble sur des ajouts destinés à l’édition française de Chocolates for breakfast.

La première édition, publiée aux Éditions Julliard en novembre 1956, est la traduction fidèle du livre américain paru quelques mois plus tôt. Car le roman est déjà en cours de diffusion lorsque Pamela Moore apporte à René Julliard des douzaines de pages dactylographiées qu’elle veut inclure dans le livre. Comme elle le racontera par la suite, René Julliard les a refusées en disant : « Pamela, même si vous étiez ma maîtresse, je vous dirais non ! »

Il finit pourtant par accepter et publie une seconde édition avec la mention « Nouvelle édition revue par l’auteur » en couverture. Dans cette nouvelle édition*, bon nombre de dialogues et de scènes figurant dans la version originale ont disparu. Beaucoup de passages inédits sont en revanche inclus, y compris une préface sur l’autocensure (la censure par anticipation*) que Pamela pensait s’être imposée aux États-Unis.

julliard-nouvelle-edition-cover-croppedPréface de la nouvelle édition

Quelle est la raison d’être d’une préface? Apologie? Explication? Commentaire? Indice de faiblesse ou de mauvaise foi—si elle est écrite par l’auteur —, éloge de complaisance parfois, si elle est due à quelqu’un d’autre. Je n’ai jamais compris l’utilité des préfaces, j’ai peu de goût pour en écrire une. Une note pourtant s’impose ici.

La première édition française de mon livre a été traduite de la version américaine que je n’ai jamais considérée comme complète. Je me trouvais à cette époque-là aux Etats-Unis et il ne me semblait pas possible d’y faire paraître mon livre dans sa version intégrale. L’occasion de publier cette dernière me fut offerte lorsque j’ai rencontré à Paris mon éditeur français.

Voici donc l’édition non expurgée. Est-ce à dire que la version américaine avait subi des altérations arbitraires? Certes non. Il s’agissait plutôt d’une contrainte que je m’étais à moi-même imposée et que je voudrais pouvoir nommer : une censure par anticipation. Cette même contrainte existe dans l’esprit de beaucoup d’écrivains américains qui sont conscients de préférences du public à propos duquel ils écrivent et qui connaissent bien aussi l’idée que se font de notre public ceux qui le servent.

Il est difficile chez nous de servir à chacun ses quatre vérités, surtout lorsqu’il s’agit de ce conflit essentiel qui existe entre les principes de notre mode de vie et les exigences de la condition humaine. Ce conflit est latent dans tous les cœurs de notre pays, et il tourmente beaucoup d’entre nous. Nous nous détournons de cette vérité terrifiante avec ce que j’appellerai une sorte de mauvaise foi commune. C’est ce qui m’a poussé à m’exprimer avec certaines réticences au cours de mon travail initial. Mais après y avoir réfléchi, j’ai senti qu’il me fallait tenter de parvenir jusqu’aux causes de cette crise morale dont souffre tant la jeunesse que je décris ici.

P. M.

Entre ses voyages en Europe, Pamela adresse plusieurs lettres à Édouard de Laurot rédigées dans l’appartement de sa mère situé à Yorkville, un quartier de New York. Dans l’une d’elles, elle résume la réaction de son éditeur britannique (Longmans, Green & Co) aux changements apportés à la nouvelle édition qu’Édouard de Laurot l’a aidée à écrire et qui pourrait servir de base, espèrent-ils, aux traductions futures :

Cela fait deux jours qu’il neige : de ma fenêtre, j’aperçois un ciel gris qui assombrit encore plus l’aspect morne de Yorkville. Je profite de l’absence de ma mère pour vous écrire et écouter un enregistrement des Décembristes : chœurs de soldats, exécutés par ceux de l’Armée rouge – Irene me l’a prêté…

À propos du roman, j’ai de mauvaises nouvelles. Longmans, Green & Co a refusé les modifications… « non pas fondé sur le désir de me montrer sévère, peu coopératif ou vieux jeu, mais sur le sentiment sincère qu’en faisant ce que vous avez fait, vous avez commis une grave erreur qui ne peut que causer du tort à vous-même et à votre travail, aujourd’hui et à l’avenir… Si je comprends bien, vous avez rendu à votre roman sa forme originale… Pourtant, comme n’importe quel lecteur impartial s’en rendrait compte, très peu de vos transformations sont des « restaurations ». Il nous serait impossible d’annoncer en toute honnêteté que cette version modifiée est le travail d’une jeune fille de dix-sept ans… Nous pensions le plus grand bien de la première version, mais n’adhérons pas à la nouvelle mouture… Les pompeuses additions du « puritanisme américain » et de « l’art de vivre »… Vous savez probablement que la version originale de votre roman manque de maturité mais je ne pense pas que vous puissiez en avoir honte. Je crois par contre, que dans quelques années vous regarderez votre version corrigée avec une certaine gêne. »
Ensuite, dans une autre lettre à Édouard, Pamela retranscrit une critique de L’Intransigeant. L’article écrit par un critique français qui a de toute évidence lu la version originale et la version révisée s’intitule « Adieu fraîcheur », en référence au Bonjour tristesse de Françoise Sagan.
J’ai reçu une lettre d’Odette Arnaud disant : « Les journaux parlent maintenant de votre nouvelle édition. Certains y mettent l’incorrigible ironie que vous avez déjà constatée des journalistes de chez nous. » Était joint le papier (deux paragraphes) de L’Intransigeant : « Adieu fraîcheur »… Miss Moore a appris de son séjour à Paris que le Bourgogne n’est pas un apéritif : M. Neville boit maintenant du champagne… Les changements portent tous sur un point : l’héroïne s’oblige à penser. Désormais, elle marche vers la fenêtre et dit : « Je vois un pays où la misère et l’injustice prospèrent. » Julliard, rendez nous la fraîcheur maladroite du roman original !

 

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Pamela et Édouard, vers 1957.

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