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Pamela disparait en Europe

Où se trouve-t-elle ? Que fait-elle ? Avec qui est-elle ? Au cours des deux années suivantes, alors que les ventes de son livre augmentent aux États-Unis et en Europe, la presse publie toutes sortes de spéculations sur Pamela Moore.

Lors d’entretiens occasionnels, elle se prononce sur la culture américaine telle qu’elle la perçoit de son nouveau point de vue européen. Aux États-Unis, le public a envie de connaître le nom de ses petits amis et ses habitudes alimentaires, alors qu’à Paris, comme elle le constate, les gens se montrent curieux de ses opinions politiques et métaphysiques.

Dorothy-Kilgallen-PM-MissingInEuropeWashingtonObserver

La rubrique de Dorothy Kilgallen ici publiée dans le News-Herald daté du 26 décembre 1956, régulièrement reprise dans plusieurs journaux américains.

Dorothy Kilgallen, très connue pour sa rubrique de potins, signale sa « présence » à plusieurs reprises : Pamela Moore en trench-coat et lunettes noires, repérée dans un café ou se dépêchant dans la rue… Dorothy Kilgallen est une amie proche d’Isabel, la mère de Pamela, elle-même écrivain et éditrice pour la revue Photoplay. Dans Chocolates for Breakfast, Pamela s’est inspirée d’elle pour le personnage de Sondra, mère de Courtney et actrice en perte de vitesse.

La nouvelle édition

Au cours de la semaine qui suit leur rencontre sur le bateau, Pamela et Édouard ébauchent le plan de son second roman intitulé Prophets without Honor, mais qui ne sera jamais publié. Très vite, ils commencent aussi à travailler ensemble sur des ajouts destinés à l’édition française de Chocolates for breakfast.

La première édition, publiée aux Éditions Julliard en novembre 1956, est la traduction fidèle du livre américain paru quelques mois plus tôt. Car le roman est déjà en cours de diffusion lorsque Pamela Moore apporte à René Julliard des douzaines de pages dactylographiées qu’elle veut inclure dans le livre. Comme elle le racontera par la suite, René Julliard les a refusées en disant : « Pamela, même si vous étiez ma maîtresse, je vous dirais non ! »

Il finit pourtant par accepter et publie une seconde édition avec la mention « Nouvelle édition revue par l’auteur » en couverture. Dans cette nouvelle édition*, bon nombre de dialogues et de scènes figurant dans la version originale ont disparu. Beaucoup de passages inédits sont en revanche inclus, y compris une préface sur l’autocensure (la censure par anticipation*) que Pamela pensait s’être imposée aux États-Unis.

julliard-nouvelle-edition-cover-croppedPréface de la nouvelle édition

Quelle est la raison d’être d’une préface? Apologie? Explication? Commentaire? Indice de faiblesse ou de mauvaise foi—si elle est écrite par l’auteur —, éloge de complaisance parfois, si elle est due à quelqu’un d’autre. Je n’ai jamais compris l’utilité des préfaces, j’ai peu de goût pour en écrire une. Une note pourtant s’impose ici.

La première édition française de mon livre a été traduite de la version américaine que je n’ai jamais considérée comme complète. Je me trouvais à cette époque-là aux Etats-Unis et il ne me semblait pas possible d’y faire paraître mon livre dans sa version intégrale. L’occasion de publier cette dernière me fut offerte lorsque j’ai rencontré à Paris mon éditeur français.

Voici donc l’édition non expurgée. Est-ce à dire que la version américaine avait subi des altérations arbitraires? Certes non. Il s’agissait plutôt d’une contrainte que je m’étais à moi-même imposée et que je voudrais pouvoir nommer : une censure par anticipation. Cette même contrainte existe dans l’esprit de beaucoup d’écrivains américains qui sont conscients de préférences du public à propos duquel ils écrivent et qui connaissent bien aussi l’idée que se font de notre public ceux qui le servent.

Il est difficile chez nous de servir à chacun ses quatre vérités, surtout lorsqu’il s’agit de ce conflit essentiel qui existe entre les principes de notre mode de vie et les exigences de la condition humaine. Ce conflit est latent dans tous les cœurs de notre pays, et il tourmente beaucoup d’entre nous. Nous nous détournons de cette vérité terrifiante avec ce que j’appellerai une sorte de mauvaise foi commune. C’est ce qui m’a poussé à m’exprimer avec certaines réticences au cours de mon travail initial. Mais après y avoir réfléchi, j’ai senti qu’il me fallait tenter de parvenir jusqu’aux causes de cette crise morale dont souffre tant la jeunesse que je décris ici.

P. M.

Entre ses voyages en Europe, Pamela adresse plusieurs lettres à Édouard de Laurot rédigées dans l’appartement de sa mère situé à Yorkville, un quartier de New York. Dans l’une d’elles, elle résume la réaction de son éditeur britannique (Longmans, Green & Co) aux changements apportés à la nouvelle édition qu’Édouard de Laurot l’a aidée à écrire et qui pourrait servir de base, espèrent-ils, aux traductions futures :

Cela fait deux jours qu’il neige : de ma fenêtre, j’aperçois un ciel gris qui assombrit encore plus l’aspect morne de Yorkville. Je profite de l’absence de ma mère pour vous écrire et écouter un enregistrement des Décembristes : chœurs de soldats, exécutés par ceux de l’Armée rouge – Irene me l’a prêté…

À propos du roman, j’ai de mauvaises nouvelles. Longmans, Green & Co a refusé les modifications… « non pas fondé sur le désir de me montrer sévère, peu coopératif ou vieux jeu, mais sur le sentiment sincère qu’en faisant ce que vous avez fait, vous avez commis une grave erreur qui ne peut que causer du tort à vous-même et à votre travail, aujourd’hui et à l’avenir… Si je comprends bien, vous avez rendu à votre roman sa forme originale… Pourtant, comme n’importe quel lecteur impartial s’en rendrait compte, très peu de vos transformations sont des « restaurations ». Il nous serait impossible d’annoncer en toute honnêteté que cette version modifiée est le travail d’une jeune fille de dix-sept ans… Nous pensions le plus grand bien de la première version, mais n’adhérons pas à la nouvelle mouture… Les pompeuses additions du « puritanisme américain » et de « l’art de vivre »… Vous savez probablement que la version originale de votre roman manque de maturité mais je ne pense pas que vous puissiez en avoir honte. Je crois par contre, que dans quelques années vous regarderez votre version corrigée avec une certaine gêne. »
Ensuite, dans une autre lettre à Édouard, Pamela retranscrit une critique de L’Intransigeant. L’article écrit par un critique français qui a de toute évidence lu la version originale et la version révisée s’intitule « Adieu fraîcheur », en référence au Bonjour tristesse de Françoise Sagan.
J’ai reçu une lettre d’Odette Arnaud disant : « Les journaux parlent maintenant de votre nouvelle édition. Certains y mettent l’incorrigible ironie que vous avez déjà constatée des journalistes de chez nous. » Était joint le papier (deux paragraphes) de L’Intransigeant : « Adieu fraîcheur »… Miss Moore a appris de son séjour à Paris que le Bourgogne n’est pas un apéritif : M. Neville boit maintenant du champagne… Les changements portent tous sur un point : l’héroïne s’oblige à penser. Désormais, elle marche vers la fenêtre et dit : « Je vois un pays où la misère et l’injustice prospèrent. » Julliard, rendez nous la fraîcheur maladroite du roman original !

 

pamela-edouard-geneve

Pamela et Édouard, vers 1957.

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